Analyse n°4 – été 2026
Isabelle Algrain, collaboratrice scientifique au CReA-Patrimoine (ULB), membre du collectif Paye ta Truelle et du Comité de rédaction de l’Université des Femmes
Le genre en archéologie
Les études en préhistoire ont vu dans les années 1980 un nouveau champ de recherches se frayer progressivement une place dans les publications scientifiques : l’archéologie du genre. Cette discipline part d’un constat désormais bien établi : l’absence des femmes dans les récits classiques ne reflète pas une réalité historique, mais résulte de biais interprétatifs profondément ancrés, hérités du 19e siècle et d’une longue tradition androcentrée. La figure de « l’homme-chasseur », centrale dans les reconstructions anciennes, a ainsi contribué à invisibiliser pendant longtemps d’autres actrices1Cette analyse suit les règles du féminin majoritaire, qui remplace le « masculin l’emporte ». et d’autres formes d’organisation sociale, moins conformes aux schémas dominants.
Ce renouvellement ne repose pas uniquement sur une relecture critique des sources, mais aussi sur des avancées méthodologiques majeures. Le développement de l’analyse de l’ADN ancien2L’analyse de l’ADN (Acide désoxyribonucléique) ancien permet notamment d’identifier le sexe biologique des individus et de reconstituer des liens de parenté., des études isotopiques3Les analyses isotopiques reposent sur la mesure des rapports entre isotopes stables (notamment du carbone, de l’azote, de l’oxygène ou du strontium) présents dans les tissus biologiques. Elles permettent de reconstituer certains aspects des modes de vie, tels que le régime alimentaire, les déplacements géographiques ou les conditions environnementales dans lesquelles ont vécu les individus. ou encore de la tracéologie4La tracéologie est l’étude des traces d’usure et des micro-altérations observables à la surface des outils lithiques ou osseux. Elle vise à identifier les gestes techniques et les activités pour lesquelles ces objets ont été utilisés (travail des peaux, du bois, de la viande, etc.). permet aujourd’hui d’accéder plus directement aux conditions de vie des populations préhistoriques : régimes alimentaires, mobilités, états de santé, mais aussi, dans certains cas, différences liées au sexe. Ces outils contribuent à objectiver des questions longtemps laissées au domaine de l’interprétation, en particulier celles liées à la division sexuée du travail et aux statuts sociaux.
C’est dans ce contexte que s’inscrit le livre d’Anne Augereau, Une préhistoire des femmes5A. Augereau, Une préhistoire des femmes, La Découverte, 2026.. L’ouvrage se présente comme une synthèse ambitieuse, fondée sur un vaste corpus de données couvrant un espace allant de l’Atlantique à l’Oural et du bassin Arctique jusqu’à la Méditerranée et au Proche-Orient, et une chronologie s’étendant du Paléolithique moyen au Néolithique, soit une période comprise entre 300.000 et 4.200 BP6BP pour Before present. Soit en français Avant le présent ou Avant aujourd’hui. On utilise en général l’année 1950 comme point de référence pour le « présent ».. En croisant les sources archéologiques avec des approches anthropologiques, il propose un état des connaissances sur les relations de genre dans cette longue durée, loin d’être homogène, tout en insistant sur la diversité des configurations sociales.
Cependant, replacer cette publication dans le contexte francophone suppose de souligner un décalage. L’archéologie du genre s’y est développée plus tardivement que dans les pays anglo-saxons, où elle s’est institutionnalisée dès les années 1980-1990. En France et en Belgique, elle est longtemps restée marginale, voire suspecte, ce qui a contribué à ralentir son intégration dans les problématiques centrales de la discipline. Ce retard éclaire en partie la situation actuelle. On assiste aujourd’hui à un double mouvement : d’un côté, une montée en puissance de travaux scientifiques rigoureux ; de l’autre, une diffusion rapide de ces thématiques dans l’espace public. Cette dissociation crée des tensions, particulièrement visibles dans les controverses récentes autour de la représentation des femmes dans la préhistoire.
Le piège des récits simplificateurs : entre invisibilisation et surinterprétation
La médiatisation récente des sujets liés aux femmes préhistoriques a profondément transformé leur place dans l’imaginaire collectif. Le succès du documentaire et de l’ouvrage Lady Sapiens7Pour le documentaire voir T. Cirotteau, Lady Sapiens, 2021 ; pour le livre, voir T. Cirotteau, J. Kerner et É. Pincas, Lady Sapiens. Enquête sur la femme au temps de la préhistoire, Les Arènes, 2021. en constitue un moment clé. En mettant en avant des figures de femmes chasseuses, artistes ou détentrices de savoirs techniques, ces productions ont tenté de remettre en cause des représentations longtemps dominantes.
Mais cette revalorisation s’est souvent accompagnée d’un déplacement du problème plutôt que de sa résolution. À une préhistoire androcentrée a succédé un contre-récit, cette fois gynocentré, tout aussi globalisant. Dans ce contre-récit, le Paléolithique est présenté comme une période d’égalité relative entre les sexes, avant qu’un basculement lié au Néolithique – agriculture, sédentarisation, accumulation des denrées et des richesses – n’entraîne l’apparition du patriarcat.
Or, ce schéma linéaire pose plusieurs difficultés. D’abord, il tend à homogénéiser des périodes extrêmement longues et des espaces très variés, en postulant une évolution uniforme des rapports sociaux. Ensuite, il repose sur une sélection partielle des données, privilégiant les cas qui confirment l’hypothèse d’une égalité originelle. Enfin, il introduit une forme de téléologie, en faisant de la préhistoire le prélude d’évolutions sociales interprétées à l’aune de préoccupations contemporaines.
Les critiques adressées à Lady Sapiens par une partie de la communauté scientifique portent précisément sur ces points8A. Augereau, F. Bocquentin, B. Boulestin, C. Darmangeat, D. Henry-Gambier, J.-L. Le Quellec, C. Perlès, N. Teyssandier et P. Touraille, « Lady Sapiens : les femmes préhistoriques, d’un stéréotype à l’autre ? », La Hutte des classes, octobre 2021.. Ce n’est pas tant la mise en avant des femmes qui est contestée que la manière dont certaines hypothèses sont présentées comme des certitudes, ou généralisées à l’ensemble des sociétés préhistoriques. Le risque est alors de produire un nouveau récit simplificateur, celui des « femmes puissantes » de la Préhistoire, qui inverse les anciens stéréotypes sans en interroger les fondements.
Cette tension entre mise en récit médiatique et rigueur scientifique s’inscrit dans un contexte plus large, où les résultats des recherches archéologiques deviennent un terrain de débats publics et de récupération politique9Sur la récupération de l’histoire et de l’archéologie à des fins politiques, voir par exemple F. Besson, P. Ducret, G. Lancereau et M. Larrère, Le Puy du faux. Enquête sur un parc qui déforme l’Histoire, Les Arènes, 2022.. La question des rapports entre les sexes y occupe une place centrale, au croisement de l’histoire, de l’anthropologie et des enjeux contemporains.
Une préhistoire des rapports sociaux : l’apport d’Anne Augereau
C’est précisément dans cet espace de tension que se situe le travail d’Anne Augereau. L’ambition d’Une préhistoire des femmes n’est pas seulement de restituer une présence féminine dans les sociétés préhistoriques. Autrement dit, il ne s’agit plus de combler un manque documentaire autour des femmes, mais d’interroger la structuration même des sociétés préhistoriques à partir du genre. Dans la lignée de ses travaux antérieurs10A. Augereau, Femmes néolithiques. Le genre dans les premières sociétés agricoles, CNRS Editions, 2021., l’autrice propose une approche fondée sur l’examen critique des données disponibles, en insistant sur leur caractère fragmentaire et sur les limites de leur interprétation.
L’ouvrage développe cette approche à travers une structure en six grandes thématiques – enfance, parenté, alimentation et santé, division du travail, violence, identité sociale – chacune introduite par une réflexion anthropologique. Cette organisation permet de croiser les échelles d’analyse et de replacer les données archéologiques dans des cadres interprétatifs explicites.
L’un des points centraux de l’ouvrage concerne précisément la question de la domination masculine. Contrairement à une idée largement diffusée, qui associe son émergence au Néolithique et aux transformations économiques liées à l’agriculture, Anne Augereau montre que les indices d’une hiérarchisation entre les sexes pourraient être bien plus anciens. Sans postuler un modèle uniforme, elle met en évidence des récurrences qui suggèrent que certaines formes de différenciation genrée – notamment dans les activités, les statuts ou l’exposition à la violence – apparaissent dès des périodes très anciennes, y compris au Paléolithique.
L’autrice va aussi à l’encontre d’une tradition assez ancienne qui a tendance à essentialiser le sujet « femme » dans la recherche sur la Préhistoire, ce qui est une vision héritée des premières recherches dans ce domaine. Cet essentialisme a conduit des recherches à invisibiliser, à négliger ou à dévaloriser les activités des femmes. L’analyse des éléments liés à la division sexuée des tâches dans la Préhistoire conduit ainsi à nuancer fortement les modèles simplificateurs, sans que l’on trouve dans celles-ci des indices attestant la présence de « femmes puissantes ». Certaines tâches semblent plus fréquemment associées à un sexe, comme l’usage des armes létales pour les hommes. Du côté des femmes, les marqueurs osseux révèlent des contraintes mécaniques bilatérales liées à des travaux intensifs, comme la mouture des céréales. Du côté des hommes, les marqueurs osseux suggèrent des contraintes mécaniques unilatérales, compatibles avec la chasse (projection de sagaies par exemple) ou le travail de matériaux comme le bois.
L’ouvrage accorde également une place à la question de la violence, longtemps sous-estimée dans les études sur la Préhistoire. Les données archéologiques permettent aujourd’hui d’identifier des formes de violences différenciées selon le sexe. Sans tirer de conclusions générales, on peut ainsi voir que les hommes sont durant la Préhistoire les sujets qui font face le plus souvent à des morts violentes. Ces décès sont le résultat d’une violence interpersonnelle menée face à face tandis que les femmes semblent être le plus souvent des victimes collatérales qui ont été blessées ou tuées par un opposant se trouvant derrière elle, suggérant une tentative de fuite.
Repenser la préhistoire : un enjeu scientifique et politique
Au-delà de son objet, Une préhistoire des femmes met en lumière un enjeu plus large : la manière dont la préhistoire est mobilisée dans les débats contemporains. Parce que cette période est dépourvue de sources écrites, elle constitue un terrain particulièrement propice aux projections. Les récits qui en sont faits parlent autant du présent que du passé.
Entre les modèles anciens, qui naturalisaient les inégalités, et certains discours récents, qui tendent à reconstruire une préhistoire égalitaire, le travail d’Anne Augereau propose une voie ancrée dans la nuance, les faits et une démarche résolument scientifique. Il rappelle que la complexité des sociétés humaines ne peut être réduite à des schémas simples et que l’analyse des rapports de genre suppose une attention constante aux biais d’interprétation.
Dans le contexte francophone, marqué par un développement tardif de l’archéologie du genre et par une médiatisation récente de ce sujet, cette position apparaît particulièrement importante. Elle contribue à structurer un champ encore en construction, en réaffirmant les exigences méthodologiques qui fondent la recherche.
Ainsi, loin de clore le débat, Une préhistoire des femmes en redéfinit les termes. Il ne s’agit plus seulement de savoir quelle était la place des femmes dans la Préhistoire, mais de comprendre comment se construisent, se transforment et se matérialisent les rapports sociaux entre les sexes dans la longue durée. Une question qui, bien au-delà de la Préhistoire, engage notre manière même de faire de l’histoire.
Propositions de lecture pour aller plus loin :
- ALGRAIN, Isabelle (coord.), Archéologie du genre. Construction sociale des identités et culture matérielle, Université des Femmes, 2020.
- ALGRAIN, Isabelle et MARY, Laura, Introduction à l’archéologie du genre, Éditions Fedora, 2024.
- AUGEREAU, Anne, Femmes néolithiques. Le genre dans les premières sociétés agricoles, CNRS Éditions, 2021.
- STASSART, Camille, « La nécessité d’une approche genrée en archéologie », Daily Science, mars 2024, disponible ici : .
- WERNAERS, Camille, « L’archéologie a minimisé l’apport de la moitié de l’humanité », Axelle, n°259, juillet-août 2024, p. 49 et « Quand l’archéologie du genre repense notre passé », Axelle, n°259, juillet-août 2024, p. 47-48.
Notes
- 1Cette analyse suit les règles du féminin majoritaire, qui remplace le « masculin l’emporte ». ↩︎
- 2L’analyse de l’ADN (Acide désoxyribonucléique) ancien permet notamment d’identifier le sexe biologique des individus et de reconstituer des liens de parenté. ↩︎
- 3Les analyses isotopiques reposent sur la mesure des rapports entre isotopes stables (notamment du carbone, de l’azote, de l’oxygène ou du strontium) présents dans les tissus biologiques. Elles permettent de reconstituer certains aspects des modes de vie, tels que le régime alimentaire, les déplacements géographiques ou les conditions environnementales dans lesquelles ont vécu les individus. ↩︎
- 4La tracéologie est l’étude des traces d’usure et des micro-altérations observables à la surface des outils lithiques ou osseux. Elle vise à identifier les gestes techniques et les activités pour lesquelles ces objets ont été utilisés (travail des peaux, du bois, de la viande, etc.). ↩︎
- 5A. Augereau, Une préhistoire des femmes, La Découverte, 2026. ↩︎
- 6BP pour Before present. Soit en français Avant le présent ou Avant aujourd’hui. On utilise en général l’année 1950 comme point de référence pour le « présent ». ↩︎
- 7Pour le documentaire voir T. Cirotteau, Lady Sapiens, 2021 ; pour le livre, voir T. Cirotteau, J. Kerner et É. Pincas, Lady Sapiens. Enquête sur la femme au temps de la préhistoire, Les Arènes, 2021. ↩︎
- 8A. Augereau, F. Bocquentin, B. Boulestin, C. Darmangeat, D. Henry-Gambier, J.-L. Le Quellec, C. Perlès, N. Teyssandier et P. Touraille, « Lady Sapiens : les femmes préhistoriques, d’un stéréotype à l’autre ? », La Hutte des classes, octobre 2021. ↩︎
- 9Sur la récupération de l’histoire et de l’archéologie à des fins politiques, voir par exemple F. Besson, P. Ducret, G. Lancereau et M. Larrère, Le Puy du faux. Enquête sur un parc qui déforme l’Histoire, Les Arènes, 2022. ↩︎
- 10A. Augereau, Femmes néolithiques. Le genre dans les premières sociétés agricoles, CNRS Editions, 2021. ↩︎



