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Habiter le linge : un projet fictif étudiant d’un habitat collectif féministe

Publication du 2 Sep, 2026
L’autrice s’est intéressée à une question en apparence banale : où, quand, comment les familles s’occupent-elles du travail lié au linge chez elles ? Ses recherches la conduisent à comprendre le lien entre féminisme, linge et architecture, le linge était la tâche ménagère qui reste la plus genrée. L’autrice explique en quoi le fait que les espaces de l’habitation ne sont pas pensés pour le travail du linge prouve que la production de logement est ancrée dans un monde patriarcal.

Analyse n°5 – été 2026

Jade Warmé, architecte féministe et diplômée LOCI Tournai (UCLouvain)

Où, quand, comment les familles s’occupent-elles du travail lié au linge chez elles ? C’est le point de départ de cette analyse1Cette analyse se base notamment sur J. Warmé, Habiter avec le linge, Un habitat collectif féministe à Bruxelles, UCLouvain, 2024. Le TFE a été récompensé par du prix Hera Award Sustainable Architecture..  Elle propose un manifeste autour de l’habitat collectif et du travail du linge. Nous verrons en quoi le travail du linge fait partie d’un tout, en quoi partir d’une simple corvée peut amener à des questions sociétales profondes, et en quoi le linge est une question sociale et féministe. Il n’existe malheureusement pas de solution unique aux problèmes soulevés par ce travail, et s’il en propose une, il cherche surtout à faire prendre conscience de ces problèmes au plus grand nombre.

Le linge : entre vécu quotidien et source de domination

Combien d’entre nous avons déjà rencontré des problèmes d’organisation de l’espace dédié au linge au sein d’un logement réduit comme un appartement ? Où brancher la machine à laver ? Où placer l’étendoir alors qu’il pleut dehors ? Où ranger et installer la table à repasser ? Les espaces du travail du linge ne sont pas pensés au sein des logements standards. Mais pourquoi ? Tout ménage, peu importe sa classe sociale, ses origines ou son âge doit laver et sécher du linge. C’est une activité hebdomadaire, voire quotidienne pour les familles nombreuses. La quantité de lessive est proportionnelle au nombre d’enfants dans la famille et au nombre d’habitant·es dans le ménage. C’est un travail considérable et infini car il est cyclique. Il comprend une multitude d’étapes à répéter : l’achat du linge et des produits pour le laver, les stocker, rassembler, trier, laver, sécher, repasser, trier à nouveau le linge propre, puis plier, ranger dans les meubles, mais aussi réparer avec la couture.

Détail des temps domestique et parental quotidiens, enquêtes Emploi du temps, © Insee, 1985-86, 1998-99, 2010-11

Une étude de l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques)2C. Champagne, A. Pailhé et A. Solaz, « Le temps domestique et parental des hommes et des femmes : quels facteurs d’évolutions en 25 ans ? », Économie et Statistique, n°478-479-480, 2015, p 8. de 2010 en France a montré que le linge était, à l’heure de sa publication, la tâche la plus genrée des tâches domestiques : le linge est une tâche faite par les femmes dans 85 % des cas, le repassage dans 93 % des cas, et la couture dans 97 % des cas. Des études sociologiques3Angela.D, Une approche féministe du logement, Guide pratique, 2022 ; Genre et Ville, Garantir l’égalité dans les logements, Méthodes et outils, 2015 ; B. Valdivia, « La Maison sans genre de l’urbanisme féministe », Chronique féministe, n° 122, p 13-14, 2018. ont montré que si la buanderie n’est pas pensée au sein des logements, c’est justement parce que c’est une tâche exclusivement féminine. En effet, plus une tâche est invisibilisée, plus elle est genrée. Une tâche dite genrée est une tâche qui correspond aux stéréotypes de genre et à la division sexuelle traditionnelle du travail. La buanderie est souvent organisée comme un espace à cacher, à la cave ou dans un coin de la salle de bain4C. Salembier, L’échelle domestique, un impensé des études de genre ? Enquête en temps de confinement (conférence), UCLouvain, 8 novembre 2022.. C’est notamment pour cela que de nombreuses architectes, sociologues et urbanistes désignent la production de logement comme étant androcentrée, c’est-à-dire produite à partir des besoins et de la vision des hommes, favorisant des organisations qui perpétuent la division sexuelle du travail. Les problématiques féminines du logement sont tues, minimisées et invisibilisées5A. Vranken, Des béguinages à l’architecture féministe : comment interroger et subvertir les rapports de genre matérialisés dans l’habitat, Université des Femmes, 2018..

Le logement est dit androcentré car il est pensé comme un espace de loisirs et de repos, ce qui est une vision masculine du logement, alors que c’est aussi un espace de travail pour une majorité des femmes. Les hommes et les femmes occupent des pièces différentes, ce qui crée une inégalité. Quand l’homme rentre du travail pour se reposer, la femme, elle, continue à travailler dans la sphère domestique et n’a pas d’endroit destiné à son repos : le salon lui sert à repasser, la cuisine à préparer les repas, la chambre à sécher le linge… C’est ce que les féministes appellent le phénomène de la double journée6L. Balbo, « La doppia presenza e mercato del lavoro feminile », Inchiesta, n° 32, 1978 ; A. R. Hochschild, A. Machung, The Second Shift : Working Parents and the Revolution at Home, Viking Penguin, 1989.. Le logement est donc un lieu de domination masculine, où le travail reproductif n’est pas pensé et invisibilisé. Un lieu où se (re)produisent également les rapports de pouvoirs entre les sexes. Il faut remettre en cause la notion « d’universel », en pensant à partir des vulnérabilités pour concevoir des espaces plus inclusifs pour tous et toutes.

Si le linge est, à l’heure actuelle, la plus genrée des tâches domestiques, c’est avant tout à cause du poids historique du lien entre le linge et les femmes. Le linge est très profondément lié aux femmes et il est encore dur aujourd’hui de les détacher. Nombreuses sont les traditions qui lient les femmes et le linge7J-C. Kaufmann, La Trame conjugale : analyse du couple par son linge, Armand Colin, 2022.8, comme le trousseau, collection de linges personnels d’une jeune fille qu’elle emporte dans son mariage depuis le Moyen Âge9Y. Verdier, Façons de dire, façons de faire : la laveuse, la couturière, la cuisinière, Gallimard, 1979., l’apprentissage de la couture aux jeunes filles, les communautés de femmes aux lavoirs, les lingères, blanchisseuses, dont tout le monde a une représentation. Avec les progrès du 20e siècle (lessiveuses, eau courante), les femmes ont été chargées d’une nouvelle mission d’entretien de la maison : elles sont mères au foyer. Même dans cette nouvelle organisation de société, les femmes sont toujours autant associées au linge.

Méthodologie : entretiens et spatialisation

Pour appuyer le travail de recherche, une méthodologie au plus proche des vécus était nécessaire en interrogeant diverses personnes lors d’entretiens.

Des relevés habités ont ensuite permis d’analyser le trajet et l’organisation du travail du linge dans chacun des logements grâce à un même code graphique. Huit appartements ont été analysés dans trois types de logements collectifs différents. Le premier ne possédait pas d’espace individuel ni collectif prévu pour le linge. Il s’agit du Luchet d’Antoing à Tournai, un ensemble de logements collectifs sociaux de la fin du 20e siècle.

Photo du Luchet d’Antoing © Jade WARMÉ
Relevés habités du Luchet d’Antoing, © Jade WARMÉ

Le second type de logement avait un espace collectif prévu : l’Échappée, un cohabitat à Bruxelles équipé d’une buanderie collective.

Photos de l’Échappée, © Jade WARMÉ
Relevés habités de l’Échappée, © Jade WARMÉ

Enfin, nous avons étudié un type de logement avec un espace individuel prévu : des maisons jumelles de plain-pied dans le quartier du Vert Bocage à Tournai, où on trouve sur les plans d’origine une mention « buanderie » sur une petite pièce technique.

Relevés habités du Vert Bocage, © Jade WARMÉ

Relevés habités du Vert Bocage, © Jade WARMÉ

Ces entretiens ont révélé de nombreux problèmes et besoins non satisfaits dans les logements, notamment le fait que même quand une buanderie est prévue, elle n’est pas du tout adaptée au travail du linge. Ils ont permis de mettre en lumière les difficultés rencontrées par les habitantes10Dans cette analyse, le féminin fait office d’indéfini ; quand on parle d’un groupe en général, il est genré au féminin. NDLR de logements collectifs divers, qui malgré les organisations différentes, se rejoignent sur beaucoup de points. Des éléments sont ressortis de ces entretiens et ont permis de guider un projet d’architecture et de monter une grille de lecture féministe du logement sous le prisme du linge. On y retrouve pour une meilleure qualité de vie :

  • de nombreux espaces de rangement et de stockage au sein du logement ;
  • le stockage du linge sale à proximité de la salle de bain ;
  • une machine à laver à proximité de la salle de bain ou une buanderie collective ;
  • une buanderie permettant d’accueillir plus qu’un lave-linge (espace pour sécher, pour repasser, pour stocker) ;
  • une buanderie possédant des qualités spatiales : lumière naturelle, espace ventilé, surface généreuse ;
  • un espace adapté et ventilé pour sécher le linge : un dispositif de fils à linge en intérieur et en extérieur, ne débordant pas sur les espaces de vie ;
  • une mutualisation des activités de repassage et de couture, mais avec un espace et un stockage adapté au sein du logement en cas d’utilisation régulière par la famille ;
  • un espace de donnerie/revente de vêtements dans le projet.

Une étude de cas ayant également inspirée la conception du projet est celle de La Borda à Barcelone, par les architectes de Lacol en 2018. C’est une coopérative qui a choisi de mettre les machines à laver dans l’espace commun le plus qualitatif du bâtiment, ainsi que des fils à tendre le linge sur la terrasse principale, ce qui a pour résultat, après analyse au sein de l’habitat, une meilleure égalité de genre par la visibilisation importante de la corvée11C. Salembier, L’échelle domestique…, cité plus haut..


Un projet : imaginez un logement plus égalitaire

À la suite de ces recherches, un projet fictif étudiant a pu être imaginé, qui répondrait au mieux à tous les enjeux évoqués. Tout d’abord, un emplacement adapté a été désigné : il s’agit d’un site à Bruxelles, ville retenue car considérée favorable au développement. Le quartier choisi pour accueillir un tel habitat se trouve dans la commune de Laeken, dans l’écoquartier Tivoli. On y trouve une parcelle libre autour de laquelle se développent déjà des activités communautaires, comme des barbecues, braderies, concerts. La parcelle est bien disposée à recevoir un projet d’habitat féministe. C’est dans ce contexte que le projet fictif a été développé.

Carte de Bruxelles localisant les habitats communautaires et en rouge, l’habitat du projet d’architecture du TFE Habiter avec le linge et Carte du quartier Tivoli à Laeken, de ses dispositifs écologiques, et en rouge l’habitat de ce même projet © Jade WARMÉ

Le projet représenté ci-après a donc été conçu comme un grand bâtiment en longueur, couvert par des toiles, offrant des balcons côté sud et proposant des dispositifs écologiques (panneaux solaires, récupération de l’eau de pluie pour les machines à laver, un toit planté…). Au rez-de-chaussée, on trouve un jardin et une terrasse dont les habitantes pourront profiter, un espace de buanderie collective, et un atelier de réparation de vélos permanent ouvert pour le quartier. Au centre se trouve le hall d’entrée lumineux où sont rangés vélos et poussettes.

Axonométrie de représentation de l’habitat du projet d’architecture du TFE Habiter avec le linge © Jade WARMÉ
Plan du rez-de-chaussée de l’habitat du projet d’architecture du TFE Habiter avec le linge © Jade WARMÉ

Le projet offrirait 12 logements et pourrait accueillir environ 40 personnes. On compte 25 % d’espaces communs.

Plan du premier étage de l’habitat du projet d’architecture du TFE Habiter avec le linge © Jade WARMÉ

À l’étage le plus haut se développe un espace commun qui propose des tables, canapés, jeux, sanitaires et une cuisine collective. Il pourrait accueillir des réunions, des soirées, des ateliers…. Cet espace est en connexion avec un balcon et la terrasse sur le toit du bâtiment. Sur ce toit-terrasse peuvent se développer des activités extérieures ainsi qu’un potager partagé.

Plan du quatrième étage de l’habitat du projet d’architecture du TFE Habiter avec le linge © Jade WARMÉ

Un tableau résumant les objectifs du projet a été réalisé. J’ai développé des enjeux féministes de façon générale au sein du projet : il s’agit de leviers architecturaux venant en réponse à deux objectifs : l’inclusivité et l’empowerment, que le tableau ci-après définit. Le troisième objectif est celui de la facilitation du travail du linge. Trois modes de facilitation de tâches domestiques ont été choisis pour être développés au sein du projet : la mutualisation, la valorisation et la visibilisation.

Le fonctionnement du travail du linge au sein du projet est pensé de la façon la plus adaptée et inclusive. Un choix est laissé aux personnes : ils ou elles peuvent soit utiliser une buanderie collective spacieuse et pleinement équipée, soit faire le choix d’avoir leurs propres équipements du linge chez elles et pouvoir les utiliser dans une pièce dédiée, bien exposée et ventilée. Certaines personnes peuvent peut-être ne pas trouver pratique d’aller dans une buanderie commune à chaque lessive (des mères seules avec des jeunes enfants par exemple). Au contraire, certains profils peuvent ne pas trouver pratique de devoir s’équiper pour laver et sécher leur linge. Il n’y a pas de solution unique et idéale, mais la facilitation passe par la liberté de choix des usagères par rapport à leur mode de vie.

Maquette : espace de buanderie privée et espace de buanderie collective de l’habitat du projet d’architecture du TFE Habiter avec le linge © Jade WARMÉ

 Le premier levier à mettre en place est celui de la mutualisation. Créer des espaces communs de mutualisation du linge est bénéfique en beaucoup de points : groupement d’achat de matériel à intérêt économique, opportunités d’échange et d’interaction sociale, gain de place dans le logement privé. Cet espace facilite la vie des habitantes et renforce les liens de solidarité. C’est pour cela que le projet offre une buanderie collective, qui est un espace spacieux, lumineux, visible du quartier, avec tous les équipements nécessaires au travail du linge. Une donnerie est mise en place afin d’échanger et de donner des vêtements facilement. Le lieu est connecté à une terrasse couverte ainsi qu’un jardin planté, où des fils à linge permettront de faire sécher les habits dehors.

Plan de la buanderie collective de l’habitat du projet d’architecture du TFE Habiter avec le linge © Jade WARMÉ

Si le travail du linge est valorisé, il sera alors plus égalitaire et moins pénible. Afin de le mettre en avant dans le bâtiment, des leviers architecturaux sont mis en place, comme l’utilisation de matériaux faciles d’entretien (sols, tapis, murs) ou des espaces de stockage prévus et intégrés à l’architecture. Consacrer une pièce à une activité permet de lui donner de la valeur et de l’importance : ici, via une buanderie collective conviviale, et par une pièce dans chaque logement créée grâce à un décalage de la façade permettant de dégager une pièce de 7 m² entre la cuisine et la salle de bain, depuis laquelle le balcon est directement accessible. Cette pièce est pensée dans chaque détail pour faciliter chaque étape du travail du linge. Par exemple, des fils à linge sont installés à l’intérieur et sur les balcons des logements.

Maquette échelle 1/50 de l’habitat du projet d’architecture du TFE Habiter avec le linge © Jade WARMÉ

La visibilisation concerne le travail du linge : il est rendu visible par le dispositif de séchage à l’intérieur des appartements, par celui en façade qui expose le travail domestique à la rue, par la transparence des buanderies superposées sur le quartier et par celle de la buanderie collective très visible depuis l’espace public. La pièce dédiée à cette tâche dans chaque logement rend également ce travail visible à toute la famille car c’est un espace de passage. La visibilité du linge et de tout le travail qui y est associé attestent de l’importance de ce thème au sein du projet comme au sein de la société dans son ensemble. Le but de ce parti pris est d’inspirer des projets architecturaux futurs, mais aussi de faire prendre conscience des problèmes causés par l’invisibilisation. Mettre le travail du linge au cœur du projet, c’est engager une réflexion sur l’amélioration de la qualité de vie des femmes et réfléchir de façon plus globale à la façon dont le travail du soin dont nous dépendons toutes et tous, sera pris en charge et pensé à l’avenir dans le domaine de l’architecture.

Notes
  • 1
    Cette analyse se base notamment sur J. Warmé, Habiter avec le linge, Un habitat collectif féministe à Bruxelles, UCLouvain, 2024. Le TFE a été récompensé par du prix Hera Award Sustainable Architecture. ↩︎
  • 2
    C. Champagne, A. Pailhé et A. Solaz, « Le temps domestique et parental des hommes et des femmes : quels facteurs d’évolutions en 25 ans ? », Économie et Statistique, n°478-479-480, 2015, p 8. ↩︎
  • 3
    Angela.D, Une approche féministe du logement, Guide pratique, 2022 ; Genre et Ville, Garantir l’égalité dans les logements, Méthodes et outils, 2015 ; B. Valdivia, « La Maison sans genre de l’urbanisme féministe », Chronique féministe, n° 122, p 13-14, 2018. ↩︎
  • 4
    C. Salembier, L’échelle domestique, un impensé des études de genre ? Enquête en temps de confinement (conférence), UCLouvain, 8 novembre 2022. ↩︎
  • 5
    A. Vranken, Des béguinages à l’architecture féministe : comment interroger et subvertir les rapports de genre matérialisés dans l’habitat, Université des Femmes, 2018. ↩︎
  • 6
    L. Balbo, « La doppia presenza e mercato del lavoro feminile », Inchiesta, n° 32, 1978 ; A. R. Hochschild, A. Machung, The Second Shift : Working Parents and the Revolution at Home, Viking Penguin, 1989. ↩︎
  • 7
  • 8
  • 9
    Y. Verdier, Façons de dire, façons de faire : la laveuse, la couturière, la cuisinière, Gallimard, 1979. ↩︎
  • 10
    Dans cette analyse, le féminin fait office d’indéfini ; quand on parle d’un groupe en général, il est genré au féminin. NDLR ↩︎
  • 11
    C. Salembier, L’échelle domestique…, cité plus haut. ↩︎

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