Camille Wernaers, co-rédactrice en chef de Chronique féministe
« Acquiesce, et tu es saine d’esprit
Refuse, et te voilà dangereuse
Et traitée par les chaînes »
Emilie Dickinson, poétesse américaine (1830-1886)
Attention, ce texte et le dossier qu’il concerne comportent des descriptions de violences faites aux femmes.
Février 2007. Alors qu’elle est poursuivie par plusieurs dizaines de paparazzis, Britney Spears entre dans un salon de coiffure et se rase la tête, devant les flashs des photographes. Par la suite, elle « menace » des photographes avec un parapluie. Le monde entier pérore sur sa supposée folie et se moque d’elle. Les conséquences ne tardent pas à arriver : la célèbre chanteuse est envoyée dans un hôpital psychiatrique avant d’être placée sous la tutelle de son père, James Spears, qui prend le contrôle total de son quotidien, de ses finances et de sa carrière artistique. Cette tutelle ne prendra fin qu’en 2021, lorsqu’une juge décide de qu’elle doit être levée. En 2023, dans son livre La Femme en moiB. Spears, La femme en moi, Éditions Lattes, 2023., Britney Spears se livre sur cette période : sous la pression constante des paparazzis, devenue maman de deux jeunes enfants, elle vivait une dépression post-partum, en même temps qu’une séparation compliquée avec son compagnon de l’époque et le décès de sa tante. Elle avait précisé auparavant que le geste de se raser les cheveux était une forme de rébellion face aux attentes de la société et de sa famille envers son corps et sa féminité.
Aux alentours de l’an 8 ap. J.-C.L’auteur grec Ovide termine son œuvre majeure, Les Métamorphoses, un long poème épique. On y trouve l’histoire de Méduse, autrefois jeune femme d’une grande beauté, transformée en monstre par Athéna, après avoir été violée par Poséidon. Ses beaux cheveux deviennent des serpents, et quiconque croise son regard est immédiatement changé en pierre. Méduse trouve alors refuge dans une grotte auprès de ses sœurs, les Gorgones. Jusqu’à ce que Persée ne vienne la décapiter. Et donc : Méduse perd la tête. Peut-être parce que sa transformation en un monstre repoussant lui a ôté le droit à toute parole audible sur les violences et le traumatisme subi. Dans cette histoire, c’est la victime des violences qui en paie le prix fort.
C’est toujours la même histoire. Celle de Marilyn Monroe, victime de violences sexuelles pendant son enfance, elle sera plus tard placée en hôpital psychiatrique sans son consentement. Celle de la peintresse Niki de Saint Phalle, violée par son père à l’âge de 11 ans. Jeune adulte, elle sera internée et forcée de subir des électrochocs après avoir développé une grave dépression. Celle de la poétesse Virginia Woolf, qui a, elle aussi, subi des viols pendant son enfance, et sera internée plusieurs fois au cours de sa vie. Elle se suicidera en 1941. C’est aussi l’histoire de l’autrice Sylvia Plath, qui se suicide à l’âge de 30 ans, après avoir dénoncé les violences et l’infidélité de son ex-mari. 10 ans plus tôt, elle avait été placée en hôpital psychiatrique et y avait subi des électrochocs. C’est encore l’histoire de la sculptrice Camille Claudel, internée pendant 30 ans dans un hôpital psychiatrique dans le plus grand isolement à la demande de son frère et de sa mère, après avoir tenté de se libérer de l’emprise de Rodin, qui ne l’a pas toujours créditée pour son influence sur son travail et l’a quittée pour une autre femme, ce qui a eu un impact considérable sur sa santé mentale.
C’est leur histoire et celle de toutes les autres. Des femmes victimes de violences et d’injustices. Des femmes hystériques, des femmes folles, des femmes dépressives, des femmes lobotomisées, des femmes qui en font trop, ou trop peu. La folie des femmes, et la figure de « la femme folle » qui agit comme un repoussoir depuis la nuit des temps, ne tombent pourtant pas du ciel. « Comme si, avant la folie des femmes, il n’y avait pas toujours la violence des hommes », écrit l’autrice Pauline Chanu dans son livre Sortir de la maison hantéeP. Chanu, Sortir de la maison hantée, La Découverte, 2025, p. 102..
Pour ce nouveau dossier de notre revue, nous avons voulu raconter ces histoires. Nous nous sommes donc plongées dans notre passé, mais surtout dans notre présent pour mettre en avant comment certaines maladies et difficultés spécifiques sont dues à la multiplicité des violences subies par les femmes. D’un point de vue socio-économique, l’organisation de notre société pèse également lourd sur leur santé mentale : comment gérer des doubles, voire des triples journées, comment naviguer parmi les écueils de la charge mentale et émotionnelle sans risquer d’en tomber malade ? D’autres périodes de la vie comportent leur lot de défis pour la santé mentale des femmes : l’adolescence, le post-partum ou encore la ménopause. Face à ces constats, la psychologie et la psychiatrie peuvent-elles aujourd’hui constituer des solutions ? Ou existe-t-il des solutions collectives ? Autant d’angles que nous avons choisis d’aborder pour regarder les yeux dans les yeux celles que l’on a trop souvent cherché à silencier.



